Résister et s’opposer par la culture. Quand le cinéma devient – pour la 1ère fois ? – un acte politique.

La 78e édition est en passe de se terminer. Et qui dit Festival de Cannes s’entend souvent répondre « glamour, stars, paillettes, polémiques, provocations, superficialité, tenues de soirées, fêtes… ».
C’est faire fi un peu rapidement de ce qui l’a constitué à sa création en 1939, oublier quel est son ADN, ce qui en fait aujourd’hui encore l’un des plus grands rendez-vous cinématographiques internationaux pour évoquer l’état du monde et ses évolutions.
Le festival de Cannes, c’est une réponse, en 1938, aux manipulations et aux ingérences politiques qui ont influencé le palmarès de la 6e édition de la Mostra de Venise.
Un acte politique du cinéma, cet art, somme toute, encore très jeune.
La 6e édition de la Mostra de Venise en 1938 | Un instrument de la propagande fasciste et nazie
Créée en 1932, la Mostra de Venise est à l’époque le principal festival international de cinéma. Sa première édition a rassemblé dans les salles plus de 25 000 spectateurs, un record.
Forte de ce succès, la Mostra devient dès la deuxième édition en 1934, une compétition, dont le prix principal, la Coupe Mussolini récompense le meilleur film italien et le meilleur film étranger.
En 1938, les tensions politiques internationales sont fortes et des régimes totalitaires se sont installés en Europe. Le Duce Benito Mussolini dirige l’Italie fasciste et le Führer Adolf Hitler, l’Allemagne nazie.
Depuis plusieurs années, les films français raflent de nombreux prix à la Mostra.
L’année précédente, en 1937, Un carnet de bal de Julien Duvivier a remporté la Coupe Mussolini du meilleur film étranger. La Grande illusion de Jean Renoir, qui évoque notamment la fraternité et le respect entre soldats ennemis en temps de guerre, a lui aussi été récompensé la même année par le prix du Meilleur ensemble artistique et il est à nouveau présenté en 1938 à l’occasion de la première rétrospective consacré au cinéma d’un pays.
La 6ème édition de la Mostra de Venise a lieu du 8 août au 1er septembre 1938. Les États-Unis constituent la majorité des œuvres en compétition officielle avec quatre films dont Blanche-Neige et les sept nains de Walt Disney. Le Royaume-Uni a envoyé deux films, tout comme l’Allemagne, tandis que l’Italie, le Japon, la Hongrie, le Mexique et la France n’en présentent qu’un seul.
Et pour l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, il est grand temps de récompenser un cinéma patriotique et utile à la formation des publics.
Sous la pression directe de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande nazie et celle de Benito Mussolini, les membres du jury favorisent alors les œuvres qui correspondent à la ligne politique des deux pays et servent leur propagande.
Sans faire de différence désormais entre film italien et film étranger, et comme pour démontrer la proximité entre les deux régimes, ils déclarent aussi, pour la première fois, deux vainqueurs ex-aequo de la Coupe Mussolini :

Serra pilota, un film patriotique de Goffredo Alessandrini sur un pilote italien pendant la 1ère guerre mondiale, et dont le scénario a été supervisé par Vittorio Mussolini le fils du Duce.

Olympia (connu plus tard en France sous le titre de Les dieux du stade), le documentaire de Leni Riefenstahl réalisé sur les Jeux olympiques de Berlin en 1936, et ce, alors que le règlement interdit aux documentaires d’accéder à la Coupe Mussolini du meilleur film étranger.
Si le film développe très clairement un fort caractère propagandiste nazi en exultant l’esthétique des corps et la réalisation de la performance, il est cependant considéré comme un chef d’œuvre cinématographique. En 2005, par exemple, le magazine américain Time l’inclut dans sa liste des 100 meilleurs films de tous les temps.
Ulcérés par ce palmarès, les représentants des États-Unis, du Royaume-Uni et de la France quittent sans délai la Mostra.
La genèse d’un contre-festival | Le choix de la ville de Cannes
Philippe Erlanger est le représentant de la France à la Mostra. Haut fonctionnaire au ministère des Beaux-Arts, et en tant que secrétaire général puis directeur de l’Association française de l’action artistique, l’ancêtre de l’actuel Institut français, il contribue au rayonnement de la culture française dans le monde.
Dans le train de nuit Venise-Paris qui le ramène prématurément vers Paris, choqué, il n’arrive pas à dormir et se demande comment répondre à cette situation.
Arrivé à la gare de Lyon, il a trouvé l’idée.
« Dès lors que les circonstances enlevaient à la Mostra une indispensable objectivité, pourquoi, si, miraculeusement, la paix était sauvée, ne pas créer en France, un festival modèle, le festival du monde libre ? L’idée mûrit jusqu’à la gare de Lyon. Le lendemain j’en parlais à Yves Chataigneau, secrétaire général du Gouvernement, à Suzy Borel et à Georges Lourau. Les uns et les autres me promirent leur appui. Je pouvais dès lors établir un rapport qui serait soumis au directeur général des Beaux-Arts, à Jean Zay, ministre de l’Education nationale, ainsi qu’à Albert Sarraut, doublement intéressé comme ministre de l’Intérieur et comme président de l’Association Française Artistique dont je venais d’être nommé directeur. Mon projet fut adopté. »
Philippe Erlanger cité par Pierre Autré, “Le Festival n’aura pas lieu”, L’Avant scène cinéma, n°174, 15 octobre 1976, p. 24 | mention France culture
La création d’un festival du cinéma des nations libres est en marche.
Au-delà de Philippe Erlanger, de nombreuses personnalités vont s’engager pour faire en sorte que ce projet voit le jour, notamment Jean Zay, le ministre de l’Education nationale et des Beaux-Arts.
Au-delà de l’enjeu politique et culturel, c’est aussi et surtout une aventure humaine.
Si dès l’automne 1938, l’idée de ce contre-festival, le principe de cette manifestation alternative, est acceptée, la chose ne va pas aller de soi malgré tout.
Jean Zay se heurte au refus de certains de ses collègues ministres d’organiser cette manifestation par crainte de la réaction du régime italien. De plus, il faut choisir le lieu, financer l’événement, informer les acteurs de la filière cinéma, à l’étranger principalement les américains, les inciter à participer… Le temps est compté. Mais la force d’une conviction argumentée l’emporte et au printemps 1939, tout s’accélère.

Le 15 mai 1939, le « boycott » par la France de la Mostra est officiellement acté tout comme l’organisation d’un festival similaire. Trois villes semblent correspondre aux conditions requises pour mener à bien le projet : Nice, Cannes et Biarritz, cette dernière tenant la corde.

Mais Cannes ne s’avoue pas vaincue et, au terme d’une intense bataille de « lobbying« auprès des autorités nationales, de contre-propositions financières et d’une forte mobilisation des Cannois, municipalité et administrés, notamment les commerçants, elle fait pencher définitivement la balance de son coté en juin 1939.

L’ouverture du Festival est prévue le 1er septembre 1939, comme un pied de nez à la Mostra, qui doit clôturer sa 7e édition ce même jour. Louis Lumière, président d’honneur est présent et remettra la Coupe Lumière du meilleur film. Un autre pied de nez à la Mostra et sa Coupe Mussolini.
Le 30 août, Cinémonde, sous la plume de Maurice Bessy, titre « Festival et Liberté » pour annoncer les débuts du festival à Cannes. Le message est clair.
« Encourager l’art cinématographique sous toutes ses formes afin de contribuer à provoquer entre tous les pays producteurs un véritable esprit de collaboration […] réunir l’art et l’élégance de tous les pays du monde […] Nul pays mieux que le nôtre ne pouvait présider à un telle manifestation. »
Malheureusement, le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne.
Pour justifier leurs actes, les autorités nazies accusent la Pologne de persécuter ses Allemands ethniques présents sur son territoire et qu’avec ses alliés, la Grande-Bretagne et la France, elle souhaitait encercler et démembrer l’Allemagne, ce qui s’avère une fausse information. Déjà… Bis repetita semble encore crier l’Histoire aujourd’hui .
En septembre 1939, à Cannes, une seule projection a pu avoir lieu, celle du film du réalisateur américain d’origine allemande William Dieterle, Quasimodo. En compétition, Le magicien d’Oz, n’a pas pu être présenté. Acteurs, actrices, producteurs, techniciens, journalistes…Tout le monde a du repartir, notamment les hommes en passe d’être mobilisés. Le festival de cinéma des nations libres est annulé.
La France et la Grande-Bretagne déclarent la guerre à l’Allemagne le 3 septembre 1939.
Rendez-vous en 1946.

Pas pour tous. Certains, comme Jean Zay, le ministre de l’Education nationale et des Beaux Arts, ne pourront pas honorer le rendez-vous. Ministre du Front populaire pendant moins de quatre ans, il est, entre autres, à l’origine du CNRS, de l’ENA, du musée d’Art moderne et du Festival de Cannes. Engagé volontaire lors de l’entrée en guerre de la France, arrêté par le gouvernement de Vichy en 1940, emprisonné pendant quatre ans, il est assassiné par la milice française le 20 juin 1944. Il n’a pas quarante ans.
Il y a tout juste dix ans, le 27 mai 2015, ses cendres sont transférées au Panthéon.
photo Jean Zay © D.R.
Épilogue. En 2002, plus de soixante ans après cette première édition avortée, la Palme d’Or 1939 sera attribuée à l’unanimité par un un jury présidé par Jean d’Ormesson à Pacific Express (Union Pacific), de Cecil B. DeMille.
Pour aller + loin | Sources et bibliographie
- Olivier Loubes | Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu, Éd. Dunod
- Gilles Jacob | La vie passera comme un rêve, Éd. Robert Laffont
- Olivier Loubes | Jean Zay, la République au Panthéon, Éd. Ekho
- site internet du Festival de Cannes | L’histoire du Festival de Cannes, au service de l’art cinématographique
- site internet de la Biennale | Histoire 1895-2024
- site internet de la Ville de Cannes | Expositions virtuelles, Festival international du film dit Festival de Cannes
- site internet La belle équipe | Festival de Cannes
- France Culture | Le feuilleton, 5 épisodes | Jean Zay, souvenirs et solitude
- France Culture | Rattraper Cannes 1939, le festival qui n’a pas eu lieu | 12.11.2019
- France Culture | Concordance des temps | Cannes 1939, le festival fantôme | 11.05.2024
- France Inter & France 2 | Affaires sensibles | Naissance du festival de Cannes, le combat du monde libre | 18.05.2025
- Le Monde | Tout savoir sur le Festival de Cannes en 5′ | 05.05.2016
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